La découverte d'un roman de Stendhal dont j'ignorais l'existence a été pour moi un de ces évènements exceptionnels qui se produisent trop rarement. Subitement une splendeur se substitue au grapillage quotidien de lectures inégales en un roman qui, par surcroit, s'insère dans l'œuvre déjà connue de Stendhal en rayonnant sur les ouvrages voisins qu'elle complète et précise. La connaissance de l'œuvre entière en bénéficie et se rehausse.

Stendhal a écrit "Le Rose et Le vert" - c'est le nom de ce roman - juste avant "La Chartreuse de Parme" qui est, à mon avis, son

cassatt_devant la fenêtre

chef-d'œuvre. Henri Beyle, qui avait choisi sur le tard le pseudonyme de Stendhal, après beaucoup d'autres, avait dans sa jeunesse suivi Bonaparte au passage du col de St Bernard et dans la campagne d'Italie, qui avaient laissé une empreinte indélébile dans sa mémoire et une allégresse qui imprègnait tellement sa pensée qu'elle se reflète dans son style.

Julien Gracq se demandait ("En lisant, en écrivant" p 36): «D'où vient cet effet de prise directe que procure à tout coup, même dans ses ouvrages alimentaires, ses rhapsodies musicales et touristiques et ses recopiages, la prose de Stendhal, et qu'aucun autre auteur me procure à ce point ? Pourquoi cette prose est-elle de bout en bout, sans présenter de qualités formelles bien apparentes, à la fois aussi intensément vivante et aussi intimement «personnalisée ?»

La réponse qu'apporte Julien Gracq à cette question me parait un peu inexacte mais très éclairante sur sa propre écriture. Il écrit: « Je crois parfois en surprendre à-demi une des raisons. Cette prose n'est jamais une prose parlée: elle n'a rien du vocabulaire et des tournures de la conversation familière, de l'entretien qui va à l'aventure. Mais elle en a presque constamment le dé-lié, la désinvolture, la liberté de non-enchaîneent quasi totale. Aucune prose où la phrase qui s'achève laisse moins prévoir la figure, le rythme, et même le ton de celle qui va suivre. Or celui qui nous captive dans la conversation, ce n'est pas le Goethe qui s'entretient avec Ackermann de façon si pédagogique, c'est celui dont le propos à chaque instant enjambe le prévisible, saute avec grâce, avec imprévu, et parfois avec génie. Ainsi il me semble que le secret qu'a la prose de Stendhal de nous faire en quelques instants, quand on le reprend, «tomber sous le charme» serait à chercher, à l'opposé de celui de la prose oratoire de Bossuet ou de Chateaubriand, non pas dans la coulée unie de l'écriture et dans sa richesse cumulative, mais plutôt dans ces valeurs exquisement négatives; dans la variété des moyens qu'elle étale à chaque instant de déjouer l'attente, dans le registre largement ouvert de ses ruptures.»

Le travail de style occupe beaucoup Julien Gracq qui le tarabiscote, ce qui fait des merveilles dans "Le Rivage des Syrtes", mais

Goya 1828 majas_on_balconymoins dans sa critique et quelquefois obscurcit tout, comme dans "Le Chateau d'Argol". Pour saisir l'allégresse qu'on ressent à la lecture de Stendhal, je préfère prendre un peu de recul et considérer le cheminement de la pensée.

Stendhal corrige, mais pas de la même manière que Gracq. L'écriture a mis à l'épreuve une structure imaginaire (intrigue, personnages, etc...), mais l'expérience n'apporte pas toujours ce qu'il en attendait, et dans ce cas il y met fin et recommence.

Comme Lamiel et Lucien Leuwen, Le Rose et le Vert n'est pas terminé. Je crois le roman plutôt abandonné qu'inachevé, parce qu'à partir des mêmes données, Mina de Vanghel montre une manière possible de boucler l'intrigue, tout en réalisant une nouvelle très bien venue, et d'autre part parce que Stendhal a écrit des plans qui explorent les possibiités de prolonger le récit, sans nous faire regretter qu'il ait été abandonné, et aident à comprendre la naissance de l'inspiration qui va produire le chef d'œuvre. Le ressort est toujours l'ennui de la vie quotidienne avec des personnages plats, mais la réaction là-contre prend beaucoup d'ampleur dans le nouveau roman.

Seulement, après La Chartreuse de Parme, en matière de roman, il n'y a plus que Lamiel, et c'est tiré par le cheveux que d'y voir un roman. Ce sont plutôt des bribes. Elles ne s'en inscrivent pas moins dans l'histoire du roman de Stendhal que je vais essayer de retracer telle que je la comprends.

On a tendance à voir d'abord une opposition, et on cite habituellement l'opposition province Paris en citant "Le Rouge et le Noir" et

LAUTREC"Lucien Leuwen". On l'a dit et rabaché.

Seulement on peut se demander si c'est de cette opposition là qu'il est question, et même si c'est vraiment d'une opposition.

Dans "Le Rose et le Vert", l'opposition se place entre Koenigsberg et Paris, et dans "La Chartreuse de Parme" ce sera entre l'Autriche et la France. Mais en même temps, l'Italie prend place, qui subit , contemple, juge l'opposition et qui finalement la domine. Cette Italie qu'aime tant Stendhal, et qui finalement répond à une autre question, devenue lancinante dans Lamiel: trouver quelqu'un qu'on puisse aimer.

Bien sur, il s'agit d'amour et ce n'est pas pour rien que Stendhal a écrit ce long livre de longueurs intitulé "De l'amour". Mais avant que l'amour soit possible, et même envisageable, il faut se débarrasser des gens bêtes, vulgaires, étroits d'esprit, etc.. C'est tellement difficile, qu'une fois qu'on y est parvenu, je crois que l'amour vient de soi. On aime une société intelligente avant les personnes qui la composent, dont on est reconnaisaant de faire vivre cette société.

Cassatt1879 Lydia dans une loge portant un collier de perlesEt c'est, je crois, la dimension de la société qu'il faut considérer. Mina de Vanglel, fille riche qui ne veut pas être épousée pour son argent a une vie de distractions, mais à Koenigsberg cette vie se déroule dans un cadre tout petit, celui de sa loge au théâtre. Quand elle vient à Paris, le cadre s'élargit, les regards vont dans la salle et d'ue loge à l'autre. Mais il peut aussi arriver qu'on regarde la scène, et si la pièce est bonne, et vous transporte, le cadre s'étend. Stendhal, qui est aussi l'auteur d'une vie de Rossini écrite de façon très rumuante, change de cadre, est tellement sensible à la dimension de ce cadre de vie, toute petite à Civita Vecchia où il habite, mais qu'il étend dans ses romans, quand il passe de la provonce à Paris, bien sûr, comme tout le monde le dit, mais surtout quand il en arrive à la Chartreuse de Parme,, le roman prend la dimension de l'Europe et surtout du rève comme quand l'attention se déplace de la loge à l'opéra. Et dans l'opéra la musique prend la place de la parole, ou lka dilate au point que Stendhal refuse de prendre connaissance du livret et se contente d'une vague indication sur le sentient qui s'exprime.