Sartre BlogInvariablement, il s'adresse à n'importe quel interlocuteur en l'appelant "Cher ami" qu'il prononce  d'une voix aigüe avec une expression affable, pas très naturelle, mais pas forcée non plus, qu'on ne peut pas nommer sourire. Comme il joue de la clarinette, je dirai que la formule donne le ton d'une petite musique de cérémonie, mi-blague, mi-sentence, qui le caractérise si bien que dans le quartier où tout le monde le connait, personne ne l'appelle autrement que Chéramy.

Professeur de prépa à Stan où il enseigne l'anglais, on le voit passer périodiquement dans la rue avec une sorte de baluchon scolaire sans forme ni couleur, qu'il porte rituellement sur l'omoplate comme les femmes d'Afrique portent des amphores sur la tête, et chaque fois cela me fait penser à la statue de Sartre qui "orne" la bibliothèque nationale dite aujourd'hui Richelieu. Cela ma fait du bien car son point d'interrogation penché en avant me rappelle mes limites, mon incapacité à y voir une gravure de modes, à voir dans Sartre un Apollon et me rappelle aussi que les lumières de ses ouvrages philosophiques m'éblouissent sans m'éclairer.

C'est pourquoi j'étais fort intrigué en entendant Chéramy me déclarer qu'il écrivait une pièce de théâtre: d'où venait-elle, mais surtout où conduisait-elle ?

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- Dans un hôtel, me disait-il, on modernise l'ascenseur, et le garçon d'ascenseur va perdre son emploi et la fréquentation des clients de l'hôtel dont certains étaient devenus ses amis.

Le lien que je faisais avec Sartre m'avait d'abord fait penser à "L'enfer c'est les autres", dans un "Huis clos" où "les autres" étaient des amis. Je pensais aussi à une pièce de Tristan Bernard, et faisais quelques autres rapprochements, comme "Ascenseur pour l'échafaud", maiz il avait jugé le film médiocre et surtout, chaque fois, il  m'avait contredit par un rappel à l'ordre me précisant qu'il s'agit "d'abord" que la pièce soit jouée.

Je m'abstenais de lui dire qu'il faut réaliser une œuvre avant de la diffuser, car j'avais déjà maintes fois eu l'occasion de le faire, et remarqué qu'il rejetait d'emblée les remarques allant dans ce sens. Je craignais donc qu'il ne s'agisse, une fois de plus du juif errant qui veut compenser son incapacité à prendre pied quelque part par un éclat qui le rende étincelant. Il m'avait d'ailleurs dit incidemment que son père était juif, mais c'était sans importance à mes yeux tandis que le Solal d'Albert Cohen et maints autres exemples de cette recherche de mise en vue me paraissaient banaux, de mauvais goût, et dépouvrus de la possibilité de fournir des développements intéressants.

Pour ne pas laisser mourir un sujet qui n'est pas né de rien et recèle toujours des possibilités de vie, j'ai laissé poour lui dans le bistrot qi l'alimente un mot demandant :

"Quelqu'un cherche à convaincre les gens qui sont avec lui qu'il les conduit à un niveau supérieur. Qui est-ce ?

- Un prof de prépa ?
- Un garçon d'ascenseur ?

Quelle que soit sa façon de réagir, cela fera avancer le travail.


EPILOGUE


Plusieurs jours ont passé et au mois d'Août, il ne faut pas s'étonner que les gens s'absentent. Mais un soir je vis Chéramy arriver pour diner dans le bistrot où il a ses habitudes.

Je le hèle et lui dis de loin que je lui avais laissé un mot pour l'informer que j'avais fait allusion à notre conversation sur mon blog.

Sans même s'enquérir de sa teneur, et en allant prendre sa place à table, il m'a lancé de loin : "Si c'est de la calomnie, je vous attaque. Cà tombe bien parce que j'ai justement besoin d'argent !"

Cette réaction immédiate est bien plus significative que n'aurait pu l'être une réponse réflechie: des préventions, un a priori de suspicion et de guerre bloquent l'entendement et étouffent les développements, comme  dans un match de football quand la balle, sortie du terrain de jeu s'amortit.