Comme on entend tout, et que les relations qui s'enveniment deviennent bruyantes, je remarquais que le malade n'écoutait pas et n'entendait pas ce que le médecin lui disait, mais aussi, de façon tout aussi évidente, que le médecin n'entendait pas et ne comprenait pas ce que le malade lui répondait.

Le médecin s'énervait, le temps passait, le téléphone sonnait, le médecin était excédé, l'heure de la consultation était passée, et le même dialogue de sourds se répétait, plusieurs dizaines de fois, sans avancer d'un iota. Il se résume à ceci :

- "Je vous ai déjà expliqué..."
- "Vous ne m'avez pas dit..."

Le plus buté des deux me semblait être le médecin. Qu'il imagine au moins une fois l'effet que produit sur un béotien l'usage insistant et répété du mot "expliquer" ! Pour le médecin, c'est un talisman, pour le malade, c'est un catholicon que le médecin brandit pour l'écrabouiller. Tout ce que le mot "expliquer" évoque peut très bien être pris par le malade comme une vaste foutaise qui entretient les illusions et emballe les enthousiasmes des étudiants en médecine et les fait persévèrer dans leurs rêves. Mais la réalité est autre chose et le réel est ce qui se dit (et non ce qui s'axplique).

Il était clair que le malade ni ne comprenait, ni ne cherchait à comprendre, mais il voulait savoir. Il ne réfléchit pas, mais il rumine.

Dans ces conditions :

1 Il faudrait écrire quelque chose dans le genre de "Vous n'avez pas... et vous avez...". Alors, le dispositif qui produit la répétition rencontrerait son antidote qui, à la longue, ferait effet par répétition chaque fois que la ruminatin ramène le malade à "consulter". Je prends ce mot au sens général et non au sens médical: le malade consulte son talisman à lui comme Socrate consultait son démon.

2 Accessoirement il serait bon de nommer la maladie. Si l'on pouvait donner un nom à la "maladie de la moëlle épinière", le malade batirait sur ce mot et cela lui permettrait de parler de lui-même en nommant la maladie. Il serait peut-être très fier d'avoir "l'épinomal Z 48".

Les médecins hospitaliers se réunissent entre eux pour parler des cas, ce qui n'est pas étranger à l'éternelle et banale tentation d'éviter le face à face avec le malade. Il suffit de laisser trainer ses oreilles dans un hôpital pour découvrir avec stupéfaction le nombre de situations où ils ont tort de ne pas se renseigner auprès du malade. On entend très souvent énoncer de prétendues informations dont la source évidente est le bavardage. Ces scories d'écume et de bave parcourent les dossiers comme les vers qui percent les vieux livres.

Confirmation. Deux heures plus tard le malade téléphone à sa femme et je l'entends parler du médecin qui est "venue comme une folle" (répété 7 fois). Il prétend être accusé d'être "grand alcoolique et grand fumeur". Pas un seul mot de l'entretien avec le médecin ne correspondait à cela, mais on comprend bien comment ces accusations prennent corps dans l'entendement du malade car dans les conversations des indigènes entre eux, systématiquement quand on voit que quelqu'un a un mlaise, la populace déclare qu'il a bu.

J'ai pratiquement écrit tout ceci en temps réel, et je me suis gardé d'y apporter des corrections, pour conserver dans leur fraicheur les impressions fortement ressenties.