QUIN-07-Oued Allail-Bien connu du 2e PA de Tebessa

Le pays est magnifique, le soleil se lève et rayonne. Des pans de montagne s'éclairent, les uns près les autres, quelques animaux se grattent la gorge et ajustent leur voix. L'air est pur et gonfle les poumons.

Derrière moi, quelques points noirs se déplacent, comme des résidus de la nuit. J'espère qu'ils vont s'effacer, progressivement, brûlés par la lumière.

Mais c'est le contraire qui se passe. Les point noirs grossissent, prennent forme, se rapprochent de moi et je sens que je suis avec eux, qu'ils sont avec moi, et qu'ensemble, en dehors de ce paysage souriant, des propos lugubres, prononcés dans la même langue sur un ton funêbre, s'enchaînent, pesants, entrecoupés de grésillements raadiophoniques.

Le charme est rompu, les oiseaux se taisent, les grésillements s'amplifient, des cris de femmes terrorisées s'entendent dans la radio, puis j'entends directement ces cris en même temps que je vois les points noirs se rapprocher des mechtas, les entourer, entrer et sortir.

Mohamed me regarde.

Je lui fais signe d'approcher. Il me tend l'écouteur, et pendant quelques minutes j'écoute ce qui se dit à la radio. Il n'y a pas d'accrochage. Les plus bavards cherchent des réserves d'armes, mais n'en ont pas trouvé. Je pose l'écouteur et crie à pleine voix: "Tom Pouce, manoeuvre terminée. Retour aux camions."
Aussitôt l'adjudant Bellicucu s'égosille à la radio: "Du moment qu'on n'a encore rien trouvé, c'est qu'on a à faire à un ennemi pervers d'autant plus dangereux qu'il est mieux caché." Mais comme  les officiers supérieurs n'ont pas encore eu de croissants vu qu'il n'est  pas encore 7 heures, le retour se fait dans l'ordre et dans le calme, sans être dérangé.
Au cantonnement, Bellicucu me jette un regard noir. Je lui demande s'il a vu le toubib. - "Il est aux arrets", me dit-il sans commentaire. Et une heure plus tard, c'est tout à fait par hasard, comme je faisais le tour de sa cagna pour la quatorzième fois, que j'ai vu sortir le père Munier. Le vieux commandant qui avait perdu un bras en Indochine, était étonné de me voir là, et, perplexe, se grattait l'occiput en même temps  qu'il frottait son moignon douloureux. Il me héla prudemment: "Il faut que le toubib trouve quelque chose pour me soulager. Aujourd'hui le douleur est insupportable". - "Vous ne trouverez pas le toubib, mon commandant, il est aux arrets."
C'est ainsi que la franchise de l'hypocrisie trouve à se loger dans la vie militaire, et que je reçus sans surprise, le soir même, un appel du journaliste "Touchatou" qui se disait mon ami. Je n'ai rien pu lui dire d'autre que ce que je viens de vous raconter et c'est plusieurs mois plus tard, de passage à Paris, que j'aperçus le toubib au Cercle Militaire, place Saint Augustin, et que je pus lui demander ce qui lui était arrivé.
Je n'ai pas prévu de vous le dire.