versionrefusée

On donne ce nom à un exercice scolaire que j'apprécie énormément en raison de sa stupidité même et des bons souvenirs qu'il m'a laissés. C'est pourquoi  j'ai reçu par mail de ma petite fille la phtotocopie d'un exercice qu'on lui avait demandé de faire en classe avec les corrections apportées par le professeur. Elle voulait savoir ce que j'en dirais.

Non seulement cela m'a fait plaisir mais il me tenait à coeur de ne pas manquer à répondre exactement comme il le faut dans une affaire qui me parait de la plus grande importance. Je savais exactement quoi répondre, mais des e mails secs et sans ambiance n'autorisent pas la moindre erreur, et l'autorité d'un auteur était indispensable pour épauler et soutenir le mouvement qu'il faut mobiliser dans l'auditoire et le conduire à son terme. Seulement je ne trouvais pas sur internet le texte qu'il fallait, et j'étais trop perclus pour atteindre en haut de mes étagères le livre qui le contenait.

Enfin; je viens d'en trouver l'essentiel sur un blog et je m'empresse de le mettre ici pour apporter à l'explication de texte la réponse qui s'impose. Voici :

"Briser le solennel silence; quel froid glacial parmi ces hommes de bonne compagnie ; c’est donc l’auteur qui essuiera les plâtres ; on leur a tant demandé, à ces bons auteurs, qu’ils feront bien encore cela pour nous ; Tha­raud lut ; Charles Jean-Tharaud, qu’on appelait le petit Tharaud, parce qu’il était beaucoup plus grand que son frère, – mais il était plus jeune,
- enfin notre collaborateur Tharaud lut :
« MADAME JOURDAIN. – C’est une chose, moi, où je ne consentirai point. Les alliances avec plus grand que soi sont sujettes toujours à de fâcheux inconvénients. Je ne veux point qu’un gendre puisse à ma fille reprocher ses parents, et qu’elle ait des enfants qui aient honte de m’appeler leur grand’maman. S’il fallait qu’elle me vînt visiter en équipage de grand’dame, et qu’elle manquât, par mégarde, à saluer quelqu’un du quartier, on ne manquerait pas aussitôt de dire cent sottises. Voyez-vous, dirait-on, cette madame la marquise qui fait tant la glorieuse ? C’est la fille de monsieur Jourdain, qui était trop heureuse, étant petite, de jouer à la madame avec nous. Elle n’a pas toujours été si relevée que la voilà, et ses deux grands-pères vendaient du drap auprès de la porte Saint-Innocent. Ils ont amassé du bien à leurs enfants, qu’ils payent maintenant peut-­être bien cher en l’autre monde ; et l’on ne devient guère si riche à être honnêtes gens. Je ne veux point tous ces caquets, et je veux un homme, en un mot, qui m’ait obligation de ma fille, et à qui je puisse dire : Mettez-vous là, mon gendre, et dînez avec moi.
De quel ton caverneux, sorti des profondeurs des plus sombres sépulchres Tharaud lut ce texte, voilà ce que M. Larroumet n’entendit pas; car M. Larroumet
savait par cœur, ainsi que nous tous, le couplet de madame Jourdain ; et il n’en avait point écouté la lecture; c’est toujours autant de gagné; dans l’insipide métier de faire passer des examens quand on est grand homme, grand critique, journaliste grand, beaucoup décoré, grand professeur, grand conférencier, homme illustre, ancien grand fonctionnaire; en quoi M. Larrou­met manquait aux devoirs de sa charge, car l’examinateur doit écouter attentivement comment le candidat lit son texte; cette lecture n’est pas seulement un exercice de rupture de glace; en même temps elle sert fi mesurer l’intelligence du candidat ; la plupart des candidats lisent niaisement, comme Tharaud et Péguy ; mais i1 y a déjà des candidats cabotins, qui font des effets, et on leur met des bonnes notes.
Quand Tharaud eut fini de lire son texte, un silence de plomb tomba ; réveillé par ce silence même, surpris de ce silence de mort, étonné de ne pas entendre la voix du candidat Tharaud succéder continûment à la grande voix du texte Molière, M. Larroumet voulut encourager le candidat, et comme s’il se fût agi de la chose la plus naturelle du monde, et qui allait le plus de soi, M. Larroumet ne dit qu’un mot; M. Larroumet dit ce mot admirable; mais il ne le dit pas comme un mot admirable, étant un homme essentiellement modeste et coutumier; M. Larroumet prononça :
– Expliquez.
Ce fut ce jour que la santé de Tharaud; jusque-là fort brillante; reçut une atteinte mortelle; il en eut un tel saisissement; pensez qu’il venait de lire peut-être le plus admirable et le plus parfait morceau de français qu’il y ait dans tout le français, un morceau où il n’y a pas un mot qui ne donne son sens plein, pas une virgule qui ne sonne; et pas un dessin de phrase qui ne soit à se mettre à genoux devant; et on lui demandait d’expliquer.
Expliquer. Un morceau de français parfaitement parfait, où il n’y a pas un mot qui n’atteigne, immédiatement et pleinement, aux profondeurs du sens. Expliquer quoi ? On explique ce qu’on ne comprend pas. On n’explique pas ce que l’on comprend. L’explication, c’est la mesure de ce qui manque à un texte donné pour être entendu parfaitement, autant du moins que nous pouvons entendre parfaitement un texte. Quand il ne manque rien au texte, par définition arithmétique même, par définition de la soustraction, l’explication est exactement réduite à zéro. Et alors c’est l’explication qu’il faudrait nous expliquer un peu. Tharaud n’expliqua pas.
Expliquer. Bafouiller, bavotter sur ce Molière. Il faudrait avoir tué père et mère. Tharaud n’expliquait pas.
Texte admirable. Si plein, si parfait à le relire. On le relirait cent fois. C’est tout un morceau de tout ce temps qui reparaît intact. La vie même et l’être de toute cette bonne bourgeoisie. Tharaud n’expliquait toujours pas.
Doucement alors, agréablement, de sa voix assez gravelée, mais fonctionnaire et conférencier, M. Lar­roumet expliqua. Il mit en français contemporain le français du dix-septième; il traduisit le français de Molière en français de M. Larroumet ; Tharaud approuvait nonchalamment et pourtant empressé, de la tête branlante, comme un qui admirait et qui aurait été bien embarrassé d’en faire autant; il hochait de la tête,
comme empêché par son insuffisance naturelle de conduire une aussi belle opération, aussi savante, et dans son cœur il maudissait tant de lâcheté. Longuement, agréablement, complaisamment M. Larroumet poursuivit cette explication. M. Larroumet n’était pas un homme qui se déplaisait à lui-même. Et quand il eut achevé son explication, quand il eut achevé son texte, quand il eut bien constaté qu’il ne restait plus rien de Molière, enfin satisfait, satisfait de sa propre explication, il donna une bonne note au candidat Tharaud ; c’est dans l’ordre ; et c’était fort heureux, car en ce temps là une loi militaire, combinée avec les règlements universitaires, infligeait deux années supplémentaire de service militaire en temps de paix aux candidats qui ne savaient pas expliquer un texte français.
Expliquer un texte, c’est-à-dire transformer du Molière, du Corneille, du Racine, du Vigny en Lar­roumet, dire du Ronsard en Larroumet ; dire en lan­gage de Larroumet ce que Molière, Corneille, Racine, Ronsard, Vigny ont dit pour l’éternité en langage français ; dire du Pascal en Havet.
Ma modestie naturelle m’empêchera seule de conter ici comment le bon vieux M. Gazier, à ce même examen de licence, ou à un concours de bourse de licence, voulut me forcer à mettre du Corneille en Péguy et voyant que je résistais, renonçant à me contraindre, entreprit délibérément de mettre du Corneille en Gazier; ce fut joyeux, excepté pour moi, qui avais besoin de la moyenne ; ce bon petit vieux faisait les plaisanteries les plus spirituelles sur le dos de Corneille, qui est mort; oh le petit vieux orde et facétieux ; mon texte était de Polyeucte; il y a dans Polyeucte ; acte V, scène v ; Pauline :
Polyeucte m’appelle à cet heureux trépas;
Je vois Néarque et lui qui me tendent les bras.
Ce n’était pas le passage que j’avais à expliquer; mais il y a aussi dans Polyeucte, acte quatrième, scène I, Polyeucte :
Seigneur, qui vois ici les périls que je cours, En ce pressant besoin redouble ton secours; Et toi qui, tout sortant encor de la victoire, Regardes mes travaux du séjour de la gloire, Cher Néarque, pour vaincre un si fort ennemi, Prête du haut du ciel la main à ton ami.
Le sinistre petit vieillard était joyeux ; il ricanait, il n’avait pas besoin d’avoir la moyenne, lui ; et même il n’avait pas besoin de me la donner :
– Monsieur, vous n’avez rien à dire là-dessus ?
– Non, monsieur.
Frétillant :
– On pourrait dire au moins qu’il avait le bras long, Néarque, pour attraper la main de Polyeucte, du haut du ciel. C’est bien, monsieur, je vous remercie. Mais comme il appartenait au genre grincheux, et non, comme l’agréable M. Larroumet, au genre satisfait, il me mit une mauvaise note.
Ce que je fis ? Je me levai à mon tour de bête et m’en allai ; lâche autant que notre futur collaborateur Tha­raud, je négligeai de lui mettre mon pied dans le derrière ; pourtant j’avais dix-huit ans et j’aimais beaucoup Corneille ; nous n’avons jamais eu de veine ; j’ai toujours été d’une génération de lâches ; à la fin c’est embêtant ; une civilisation qui rend uniformément lâches les jeunes hommes, de dix-huit ans est une sacrée civilisation.
Molière, Pascal : sans doute le plus grand génie du comique, avec Shakespeare, qui soit né depuis la mort des littératures antiques, un Français, et assurément le plus grand penseur qui ait jamais pensé depuis plus de six mille ans qu’il y a des hommes, et qui pensent, un Français, le troisième devoir du commentaire est d’imiter le texte; on ne saurait mieux trahir un texte qu’en l’expliquant, au sens que nous avons ci-dessus reconnu à ce mot; on ne saurait mieux expliquer un texte qu’en l’imitant; le troisième et dernier devoir du commentateur est de copier son auteur; copier grossièrement un texte fin, appuyer sur les traits, forcer les nuances, imiter gauchement, c’est le moyen le plus scientifique d’altérer un texte irrémédiablement. Rassurez-vous, vénérable monsieur Louis Havet, monsieur votre père a plusieurs fois copié Pascal, dans ses notes, et particulièrement dans la note qui nous retient.
Copier Pascal. De toutes les imitations de style, ces imitations du style de Pascal, comme on dit, sont bien les plus insupportables de toutes. L’esprit, qui était tout, n’est plus rien, dit M. Havet ; antithèse pascalienne, à ce qu’il croit. Mais non. L’esprit est à la fois non pas tout et rien, mais infiniment au regard des corps, et infiniment peu au regard de la charité ; vous n’avez qu’à vous reporter au texte ; là est exactement le mystère de l’esprit, et, par suite, le mystère du génie, qui est une culmination singulière de l’esprit. Si le génie était tout, bien ; si le génie n'était rien, bien encore: dans l’un et l’autre cas on pourrait s’entendre immédiatement.


Voilà ce qu'a écrit Péguy dans la Deuxième suite à Notre Patrie, parmi d'autres considérations apparentées. Quant à l'exercice scolaire, il ne faut surtout pas s'y lancer comme une corneille abat des noix, mais ménager ses effets, commencer presque en sourdine, caresser les mots, un à un, et attendre la dernière minute pour produire l'hilarité générale ou les applaudissements qui vous couronneront tandis que le prof vous donne une bonne note avant de filer par la porte de service parce qu'il ne peut pas faire autrement.