Il faut l'admettre comme il est. C'est une telle banalité de dire cela qui est vrai pour tout le monde, qu'il faut un peu préciser.

D'abord cela veut dire qu'il est inattendu. Quand on croit l'avoir compris et l'attend dans un chapître qui s'ouvre comme une suite du chapître précédent, on est toujours dérouté. Systématiquement la première phrase prend  cette attente à contre pied et vous emmêne dans une nouvelle histoire. On peut alors être déçu d'être privé de la suite qu'on avait quelque peu imaginée et de la voir s'évanouir avant d'avoir pu prendre corps; on peut être heurté de se trouver en présence d'une situation nouvelle qui exige un effort d'attention et d'adaptation. Et puis, dans la forme, c'est souvent un peu rude, des mots crus, des attitudes cassantes, des jugements malveillants.

Je le tiens pour un auteur de contes plutôt qe de romans, et peut-être même de scènes de théatre plutôt que de pièces de théâtre. Ce n'est pas par hasard que la critique d'art l'a mobilisé et passionné, mais parce qu'un tableau dit brutalement et du premier coup l'essentiel de ce qu'il a à dire.

Je trouve un autoportrait sous le couvert du peintre Lirat dans la chapître 3 du Calvaire, qui fait suite au chapître antimilitariste à scandale.

"Au fond de cette âme très tendre, très généreuse, s'étaient accumulées des haines formidables, qui débordaient en verve terrible et méchante sur tout le monde. Si son talent y avait gagné en force, en âpreté, son caractère y avait perdu un peu de sa noblesse originelle, son esprit critique de sa pnétration et de sa netteté. Il lui arrivait de se livrer à des énormités de débinage, qui risquaient de le rendre odieux; parfois, c'étaient des enfantillages qui lui donnaient une pointe de ridicule"

La pensée qui sous-tend ce texte pivote plusieurs fois. Quand il écrit "Parfois, c'étaient des enfantillages", le "parfois" superflu relève préisément de ces pécautions oratoires dont il vient de dire qu'elles lui manquent, et son indulgence pour les "petites faiblesses" ne vise rien de petit, mais au contraire une force qui entraine tout, le besoin impérieux de "faire trembler l'humanité d'un coup de langue". Ce n'est pas seulement son goût et son caractère, c'est ausssi sa situation sociale, son succès, sa célébrité. Cela, le texte ne nous le dit pas. Mais l'ambiguité qui tient de la conjonction du tu et du dit ne réside pas dans son caractère et le prétendu conflit interne qui opposerait "cette âme très tendre, très généreuse" aux "enfantillages"; elle se lit dans la vie sociale où "Les Grimaces" qu'on dit l'ancêtre du Canard Enchainé compose avec deux tendances contradictoires du public,  comme les potaches sont tiraillés entre le chahut et le respect des professeurs.

On est dans une action avec coup et contrecoup. Le parti que prend le texte de traiter le problème en termes de psychologie méconnait la vie de société qui évolue par des affrontements, notamment sur le terrain de l'art avec les combats des impressionnistes.

C'est l'occasion de signaler encore ce que ce parti pris psychologique a de statique. Quand la lutte des classes qu'utilisait Marx est ignorée au profit le la révolte des individus, on oublie que la motricité est grégaire.

C'est précisément quand il se met dans ce cafouillis que Mirbeau me parait le plus intéresant, entre Jules Vallès et Monsieur Bergeret, autrement dit Anatole France.